mardi 29 juillet 2014

Antiterrorisme: on ne juge pas un ennemi, on le combat - par les mis en examen pour terrorisme dans l'affaire de Tarnac


Le texte

# Antiterrorisme: on ne juge pas un ennemi, on le combat

Par LES MIS EN EXAMEN POUR TERRORISME DANS L’AFFAIRE DE TARNAC
Christophe Becker, Mathieu Burnel, Julien Coupat, Bertrand Deveaud, Manon Glibert, Gabrielle Hallez, Elsa Hauck, Yildune Lévy, Benjamin Rosoux, Aria Thomas

Le nouveau projet de loi estival de monsieur Cazeneuve visant à renforcer «les dispositions relatives à la lutte contre le terrorisme» nous le rappelle opportunément: s’il y a un domaine dans lequel la France entend conserver sa position de leader européen, c’est bien l’antiterrorisme. Le fait est malheureusement trop méconnu, mais l’antiterrorisme français est de loin le plus productif d’Europe ; si du moins l’on admet que le «terroriste» n’est pas quelque chose qui existe à l’état naturel, mais que l’on produit bel et bien, par tout un luxe de discours, de procédures et de mises en scène, par tout un appareil policier et judiciaire dont les résultats sont mesurés, comptabilisés et récompensés. D’après un récent rapport d’Europol, la France a donc produit en 2013 vingt fois plus de terroristes que l’Allemagne et trois fois plus que le Royaume-Uni. Ce doit être afin de conserver cette avantageuse position que l’on se dote à présent des moyens légaux de débusquer des «entreprises individuelles terroristes», de fermer par pure mesure administrative les sites que la police aura trouvés suspects de faire l'«apologie du terrorisme» ou de poursuivre les hackers d’Anonymous sous le régime du crime organisé. Soit dit en passant : si 2 et 2 font 4, alors ceux qui ont fait des sites pour nous soutenir alors même que nous étions accusés – et le sommes encore– de terrorisme auraient dû voir leurs sites fermés ; du moins si une telle disposition avait été en vigueur au moment de nos arrestations. Ce qui aurait certes fait l’affaire de la police.

Mais si l’on veut vraiment savoir ce que l’avenir nous réserve en matière d’antiterrorisme, ce n’est pas vers la France, mais vers l’Italie qu’il faut se tourner. C’est là que naissent, en silence, les tendances. On n’a guère entendu parler, de ce côté-ci des Alpes, du procès qui se tient en ce moment même à Turin. C’est regrettable, car de son issue dépend rien moins que la possibilité, en Europe, de s’opposer à une décision gouvernementale sans être d’emblée traité en terroriste. Quatre jeunes gens y sont accusés d’avoir endommagé un compresseur et un générateur du chantier de la ligne à haute vitesse Lyon-Turin et, ce, lors de l’une des innombrables attaques revendiquées par les habitants du val de Suse contre ce projet. Conformément aux mœurs de ce temps, ils sont accusés d' «attentat à visée terroriste» et, s’ils sont condamnés dans ce cadre, ils devront purger entre vingt et trente ans de prison – soit à peu près leur âge. C’est qu’en attaquant le chantier du TAV ( Treno ad Alta Velocità , train à grande vitesse) ils auraient non seulement «causé de graves dommages au pays» puisqu’ils auraient, d’après l’accusation, «gravement endommagé son image». Mais en outre ils auraient, par là, tenté de «contraindre les pouvoirs publics à accomplir ou s’abstenir d’accomplir quelque acte que ce soit», en l’espèce s’abstenir de construire une ligne de train dans une vallée où personne n’en veut et où il y en a déjà une. Et cela est constitutif d’une conduite terroriste. «Contraindre les pouvoirs publics à accomplir ou s’abstenir d’accomplir quelque acte que ce soit» – une réforme des retraites ou un mémorandum de la Troïka par exemple – n’est-ce pas là ce que vise tout mouvement social, toute grève générale ? C’est pourtant la définition du terrorisme que la Commission a fait adopter à l’échelle européenne en 2002, sous prétexte de 11 Septembre. Cela tombe bien, au reste, puisque ce fameux projet de ligne Lyon-Turin, c’est justement elle qui l’a impulsé ; il serait regrettable de ne pas avoir les moyens judiciaires de ses visées dévastatrices.

On nous dira : mais tout cela se passe de l’autre côté des Alpes, dans un pays qui ne s’est jamais départi, quand il le fallait, d’une certaine vigueur inquisitoriale; en quoi cela nous menace-t-il? Pour nous, nous n’avons pas oublié que Manuel Valls, à peine nommé ministre de l’Intérieur, avait préconisé lors d’un sommet d’Interpol à Rome en 2012 davantage de coopération face «aux formes de violence provenant de l’ultragauche, de mouvements d’anarchistes ou d’autonomes» en citant des «groupes violents» gravitant autour de projets comme la ligne à grande vitesse Lyon-Turin ou l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes en France. Ainsi, la manœuvre qui aura consisté, suite à la manifestation du 22 février dernier à Nantes, à tenter de réduire tout un mouvement populaire et déterminé à ne pas céder à une poignée d’irréductibles «Black Bloc» certainement venus de l’étranger, et qui se prolonge depuis lors par l’arrestation au compte-gouttes, sur photos, d’émeutiers supposés, mais condamnés sans coup férir par une justice diligente, voilà qui ne sort pas de nulle part. C’est en effet la rhétorique et la stratégie développées par le ministère de l’Intérieur italien lui-même, face à la manifestation du 3 juillet 2011 contre le TAV justement, dans le val de Suse, manifestation qui l’avait lui aussi complètement débordé. Tout cela est grossier, nous dira-t-on.

Nul n’est dupe. Et pourtant ça marche. Un peu comme le fait d’avoir attendu deux ans que l’affaire de Tarnac «refroidisse» et que tout le monde l’oublie pour pouvoir, sans aucun acte d’instruction à décharge, nous renvoyer quelque part entre le 14 juillet et le 15 août prochains devant un tribunal antiterroriste ; comme si de rien n’était. Et ce dans l’idée, certainement, de nous condamner un 31 décembre. Tout cela est grossier. Nul n’est dupe. Et pourtant ça marche.

Suite à la manifestation du 3 juillet 2011, les porte-parole du mouvement NoTAV avaient eu le front de répondre au ministère de l’Intérieur italien : «Si c’est cela, nous sommes tous des Black Bloc !» Ce à quoi on lui répond par le procès en cours : «Eh bien, en ce cas, vous êtes tous des terroristes.» Il n’y a pas de définition juridique du terrorisme, c’est pourquoi il y en a tant de par le monde – près d’une centaine, en fait. «Terroriste» n’est pas une catégorie juridique ; c’est l’impossible traduction dans le langage du droit de la catégorie politique de l'«ennemi». L’idée d’un «droit pénal de l’ennemi» qui permettrait de justifier en droit toutes mesures «extrajudiciaires» dès lors que l’on a affaire à un terroriste est un non-sens malheureusement plein d’avenir. On ne juge pas un ennemi, on le combat. Traiter tel ou tel mouvement en ennemi, en terroriste, est au fond l’une des dernières décisions proprement politiques que prennent les gouvernements de nos jours ; eux qui sont si occupés à gérer les affaires courantes et à nous convaincre qu’il n’y a plus nulle part l’espace d’une authentique décision. Se défausser sur la justice d’un tel geste est une lâcheté qui va bien au paysage immonde. Avec toute illusion sur la nature de la justice, ce sont les dernières illusions quant à la «démocratie» qui s’en vont. 
Tant pis pour elle.